Un décor domestique « sacralisant »
The Earthly Paradise plonge le visiteur dans l’expérience initiatique d’un parcours hybride entre mythe et réalité, entre idéal et chaos, entre passé lointain et futur cosmique, au sein duquel l’imaginaire des récits cosmogoniques de notre civilisation rencontre l’aménagement plus réaliste d’une suite d’un hôtel. L’élément de l’eau constitue le fil d’ariane de cette narration, à la fois source de nos origines, symbole du déluge purificateur et de renaissance.
Chaque étape de ce parcours domestique est théâtralisée par un paysage lyrique inspiré des mythologies grecques ou nordiques : on accède à l’espace par une grotte arcadienne débouchant sur un corridor aux airs de cité engloutie. La chambre à coucher occupe un rôle de sanctuaire avec son lit monumental aux allures de temple. Derrière cette parodie de lieu de culte réside une source miraculeuse en guise de salle de bain. La déambulation s’effectue au rythme sensuel d’une nuée de Néréides.
Une certaine ambivalence règne : dans ce cadre idyllique de paradis perdu, l’ambiance lumineuse et sonore évoque la crainte d’un chaos volcanique imminent. La mise en scène flamboyante du lit est tout aussi inspirée des dorures de la sculpture antique d’Athéna (déesse mère des civilisations) que du bûcher purificateur une nuit de Walpurgis (ou « nuit des sorcières »). Les paysages bruts et cosmiques enveloppant la source rappellent la planète Mars.
Ramenés à notre monde désorienté et au futur incertain, les décors fantasmagoriques de The Earthly Paradise illustrent simultanément la vision apocalyptique d’une fin de civilisation et notre quête d’un nouvel Idéal. Cette quête prend d’un côté le pendant nostalgique d’un retour aux origines, une époque où l’homme vivait en harmonie avec le cosmos. Elle dessine, de l’autre, la poursuite utopique d’un ailleurs vivable, où tout recommencer, quitte à l’explorer hors de nos frontières terrestres.
Avec l’épuisement d’une ressource aussi vitale que l’eau, cette exposition pose surtout la question de la sacralisation de nos espaces domestiques. Pour Mircea Eliade, l’époque moderne a « désanctuarisé » la vie quotidienne. Le sacré reste cantonné à des sphères bien définies dont l’art fait partie. En dramatisant intégralement l’intérieur de cette chambre à la manière d’un décor d’opéra, The Earthly Paradise s’inscrit dans la tradition wagnérienne du Gesamtkunstwerk : une oeuvre totalement intégrée « qui abolit la distinction entre l’art et la vie pour transformer nos consciences dans le tissu même de l’existence quotidienne ».
Réinsuffler à l’Eau sa portée symbolique d’élément sacré ou divin, et donc salvateur, c’est renouer avec la profondeur d’un idéal païen qui attribuait un sens cosmique aux activités terrestres les plus ordinaires, sans se perdre dans l’illusion que le paradis est ailleurs.
David Herman, curateur